La capitale autoproclamée de l’Union Européenne peut se targuer d’avoir été du 25 novembre au 24 décembre l’espace public le plus sécurisé de France. Le marché de noël de Strasbourg fut à l’image du projet européen qui nous est imposé depuis des années, celui des contrôles et des check-points, celui d’une place forte marchande qui refuse l’étranger des faubourgs du tiers monde sous le prétexte hypocrite de préserver ses particularités culturelles, car c’est bien tout l’inverse que l’on a pu observer en parcourant cette zone quadrillée. Censée mettre à l’honneur le terroir et les gens qui le font vivre, cette fête populaire ressemble aujourd’hui plus que jamais à une partie privée, à un calque de l’espace Schengen excluant au moyen de mesures dissuasives. Elle permet en tout cas de se rendre compte de la chape de plomb sécuritaire à laquelle on veut nous habituer, et devient évocatrice d’un état d’urgence sans fin depuis les attentats du 14 novembre.

 

Pacifier pour mieux régner

 

Non content d’avoir favorisé l’implantation des groupes islamistes dans les contrées néo-coloniales par la vente d’armes aux dictatures du golfe, par son implication dans des renversements de régimes, par son implication dans les guerres pour le contrôle des énergies ou de territoires stratégiques, par sa politique intérieure de précarisation n’offrant aucune perspective à la majorité de la population, voilà que l’État assiège pour de bon l’espace public.

Tandis que policiers armés et vigiles quadrillent le centre, les brigades vigipirates s’occupent du reste de la ville. On pourrait se croire en état de siège, mais pour notre bien, puisque les 450.000 euros déboursés ont pour objectif de « rassurer » riverains et touristes. Les contrôles au faciès probablement aussi, dissuadant toute une frange de la population, déjà habituée à la valse des contrôles, de mettre les pieds au cœur de la capitale de noël. Pourquoi se risquer au centre-ville si c’est pour subir les mêmes exactions que dans les quartiers populaires ?

Le terroriste est donc chassé sur des critères ethniques, ou plus justement à l’aide de préjugés racistes, se reflétant tous les jours à travers les discours islamophobes largement assumés par la caste des médiatisés. Le terroriste est voilé, basané, parfois barbu et souvent étranger, nous voilà prévenu ! Le marché de noël s’est fait l’exemple parfait d’une islamophobie que les pouvoirs publics alimentent continuellement par leurs discours et des pratiques tout droit issues d’un passé colonial toujours aussi présent. Il vient rendre visible au centre-ville un état d’urgence qui dure déjà depuis plus de 30 ans dans des quartiers populaires suspectés et endossant le rôle de bouc-émissaire, zones déjà habituellement dépeintes comme des nids à terroristes puisque « les minorités » y vivent.

Alors qu’il était possible de descendre à Alt Winmärick (arrêt de tram se situant après les check-point) pour accéder directement au centre-ville sans se faire contrôler, alors que l’on était fouillé en fonction du regard que les agents portaient sur nous, comment croire en l’efficacité de ces méthodes ? A quoi bon surveiller la porte d’entrée si la porte de derrière demeure grande ouverte ? Ce leurre sécuritaire d’un mois aurait presque pu paraître crédible s’il n’avait pas été aussi grossier. Car dans le contexte l’enjeu éminemment politique de ces mesures est évident : si le débat public sous contrôle est dominé depuis longtemps par les clichés et les mensonges qui stigmatisent, qui criminalisent sans retenue (des femmes voilées jusqu’aux salariés en lutte), dans l’espace public on cherche aujourd’hui à nous habituer à un contrôle physique se traduisant par les fouilles, la présence accrue des uniformes ou le port systématique de fusils automatiques.

Incapable d’assumer les conséquences de ses propres actes et discours, sclérosé par l’écart entre ses principes et le résultat de ses politiques intérieures et extérieures, la république se recroqueville sur elle-même et révèle son véritable visage, autoritaire et répressif. Elle entend aujourd’hui imposer la paix par la force, à défaut d’avoir réussi à créer les conditions de son existence. Non pas la paix extérieure. La France est en guerre, nous dit-on, sans préciser qu’elle a choisis elle-même de s’y engager. La France est en guerre, et ce dont elle a besoin en son sein, c’est la paix. Une paix sociale bien sûr, que la déferlante du racisme d’État, de même que 30 ans de privatisations destructrices, ne peuvent certainement pas créer. Le « dialogue social » s’impose donc à coup de perquisitions, de condamnations, de policiers et de militaires dans la rue. La paix et l’ordre, un ordre républicain qui revient si souvent dans la bouche des politiques de tout bord, de Valls à Le Pen, alors qu’il y a peu il était encore l’apanage de la droite dure voire extrême.

La récente répression contre le mouvement d’opposition à la loi travail en fut le plus clair exemple. L’expression concrète de l’état d’urgence sur le marché de Noël de Strasbourg est dans cette continuité. La présence des forces de l’ordre équipées d’armes de guerre ne sert pas seulement à assurer une hypothétique sécurité, mais également à faire peser le poids de l’arsenal répressif de l’état sur la population, dans un seul but : qu’elle se tienne bien tranquille. Face à sa crise interne, le pouvoir en place a choisi de serrer la vis à l’intérieur et de se rebâtir une image de grande puissance à l’extérieur. Le déploiement des forces armées dans Strasbourg, dans le seul but de défendre un événement touristique, se veut en effet un signal fort envoyé au monde sur la capacité de la France à se défendre et à lutter contre tous ses ennemis, quels qu’ils soient. Sa politique extérieure agressive et interventionniste en Lybie, au Mali ou en Syrie tient de la même logique. Imaginer Cazeneuve lancer un vibrant « la France est de retour » en imitant Reagan ne semble plus impensable, preuve de la droitisation forcenée du champ politique depuis une dizaine d’année. Enfin, ce dispositif vient entériner une séparation de l’espace et de la société.

Le mirage de la magie de noël : chasser les indésirables

Les barrages sont le meilleur symbole d’une délimitation qui n’a pas attendu l’état d’urgence pour exister, entre un centre aisé, devenu vitrine d’une ville qui se veut riche et propre, et une pauvreté reléguée en périphérie. Tout ce qui fait tâche dans la belle tranquillité bourgeoise doit être mis de côté, caché au regard de tous. Rappelons l’arrêté interdisant la consommation d’alcool au sein des limites du centre-ville, destiné bien plus à faire pression sur ceux qui n’ont pas d’abris qu’à réguler une consommation massive. Par bien des moyens, ces derniers sont poussés littéralement hors de la vue du passant[1]. Le traitement honteux des roms, parqués au sein de « l’espace Hoche », camp fermé, isolés au milieu de nulle part, où les allées et venues sont surveillées par des vigiles et l’accès restreint à certaines personnes[2], va également dans ce sens.

A ces exemples s’ajoutent l’ensemble des politiques d’aménagements urbains destinés à « réhabiliter » les différents quartier en partant du centre, avec pour conséquence de chasser les populations les plus pauvres vers la périphérie. Cette gentrification de l’espace va de pair avec la volonté de faire des centres-villes une véritable vitrine destinée à accueillir des activités touristiques lucratives, tel que le marché de Noël, quitte pour cela à monopoliser temporairement l’espace publique et à en restreindre l’accès.

 

Un espace public bâillonné

Durant ce mois, la fête marchande a battu son plein dans la capitale de noël. Les stands à l’apparence de chalets ont germé sur les places et, tandis que les arrêts de tram du centre-ville n’étaient pour la plupart plus desservis de 11h à 20h (21h en fin de semaine), toute manifestation ne répondant pas au programme prévu par la municipalité était interdite. Faisant partie d’un paquet de mesures du même type (circulation bloquée, véhicules fouillés en cas de vitres teintées, interdiction des pétards, etc.), cette interdiction reste la plus politique puisqu’elle renvoie directement aux premiers mois de l’état d’urgence, un outil ayant prouvé, notamment durant la COP21 et le mouvement contre la loi El-Khomri, sa fonction répressive à l’encontre de toutes les formes de protestations collectives. D’ailleurs, la ville de noël a justifié l’interdiction de la même manière ; les attroupements étaient proscrits pour notre sécurité. Pourtant, organiser un événement public, quel qu’il soit (manifestation, rassemblement, réunion public, performance, etc.), n’a rien de d’insurmontable et encore moins de périlleux. Comment ne pas prendre en compte les foules de visiteurs tolérées d’un côté (plus de 2 millions) et de l’autre l’interdiction de toute expression collective, revendicative et culturelle ?

La contradiction soulevée montre qu’il s’agit d’un véritable choix de société. A l’image des services publics, l’espace public est lui aussi grignoté par des logiques privatives répondant à des besoins marchands. Ces logiques sont imposées par en haut et l’habitant ne peut y faire face que s’il est organisé collectivement, tout comme le salarié confronté au diktat du patron. La fonction économique du centre-ville n’a évidemment rien de nouveau, mais durant des événements de ce type tous les efforts sont tournés vers le chiffre au détriment du reste, que ce soit le droit de manifestation ou la liberté d’expression la plus élémentaire. Encouragée de toute part, y compris par les pouvoirs publics, la figure du consommateur ne peut dans ce contexte que se construire en opposition à celle du citoyen : perdant tout pouvoir de décision sur leur lieu de vie, les riverains sont dépossédés, alors que les visiteurs en sont réduits à des pourcentages comparés aux saisons précédentes.

Cette année la gestion de l’espace public à la manière d’une entreprise a donc été flagrante. Les mesures sécuritaires ont permis de cloisonner le centre et de rejeter en périphérie tout ce qui ne répondait pas à la logique marchande, garantissant ainsi à la sphère économique une totale hégémonie. Peut-on encore parler d’espace public lorsque des restrictions s’imposent sans que personne ne puisse les remettre en cause ? Les occupations de places, de Nuit debout à la place Tarir en Égypte, en passant par le mouvement hongkongais, grec, espagnol ou d’Occupy Wall-Street, traduisent ce besoin d’expression et de réappropriation collective que les institutions au service des intérêts privés combattent avec tant d’énergie.

A tous les niveaux il s’agit donc pour l’État, quel que soit sa bannière, d’affirmer un projet résolument tourné vers la destruction des biens communs (services publics, code du travail, sécurité sociale, etc.), un projet à la violence sociale qui ne peut se passer de mesures répressives de type état d’urgence. Des mesures utilisées en premier lieu contre les habitants des quartiers populaires, mais également à l’encontre des militants associatifs et politiques qui ont eux aussi fait les frais des quelques 4000 perquisitions depuis le 14 novembre 2015. En somme, des mesures qui affirment l’importance que porte l’État aux intérêts économiques d’une minorité. Le blockhaus de Noël 2016 en fut un exemple éclatant, reflet d’une magie artificielle entre recherche identitaire, suffisamment prononcée pour interdire les churros il y a quelques années, et dérive sécuritaire. Il n’y avait pas assez de guirlandes cette année pour cacher les fusils.

Alaoui et Maxime pour le NPA67

[1] Un cas concret : http://www.francetvinfo.fr/societe/sdf/ce-n-est-pas-normal-de-les-reveiller-si-tot-une-voiture-de-policiers-reveille-les-sans-abri-dans-un-passage-couvert-de-strasbourg_2026120.html

[2] Voir à ce sujet l’article de la feuille de choux : http://la-feuille-de-chou.fr/archives/63331